26.06.2009

UTEG à Marseille

Enquête
Marseille, police des cités
LE MONDE | 25.06.09 | 14h30  •  Mis à jour le 25.06.09 | 14h30


a radio crachote un peu plus fort. "Tous les UTEQ en renfort !" Dans le crissements des pneus, le deux-tons à fond, la patrouille de l'unité territoriale de quartier (UTEQ) se rend, ce vendredi 19 juin, à la Paternelle, une cité des quartiers nord de Marseille.

Des policiers y sont déjà en train d'extraire un homme d'un immeuble, avec cinquante barrettes de "shit" en sa possession. Coup de chance, deux adolescents à scooter, signalés un peu plus tôt pour un vol à l'arraché, tombent aussi dans le filet. Les patrouilles se replient à toute allure avec leurs prises, tandis que de plus en plus de jeunes se rassemblent. Des insultes fusent, des pierres. L'atmosphère déjà saturée par la chaleur s'alourdit. Les UTEQ ferment la marche. Laurent, 23 ans, progresse à reculons, son Flash-Ball dirigé vers la cité. Il fait partie de ces nouvelles unités de police censées se déployer dans les cent quartiers les plus difficiles. Marseille possède son UTEQ depuis octobre 2008.

Ici, cent trente cités répertoriées sont à l'intérieur même de la ville, dont cent dans les arrondissements du nord. "Quand on interpelle quelqu'un, si on reste plus de dix minutes, ça dégénère très vite, les gens se regroupent", soupire le major Jean-Marc Magagli. L'UTEQ 3 a été implantée dans le quartier de la Belle de Mai et sa cité Félix-Piat, réputée l'une des plus dures. Entre ses murs est né le "collet marseillais", cette technique de vol de cartes bancaires faussement bloquées dans les distributeurs, "exportée dans le monde entier", selon la police. Le vieux commissariat trône au pied des immeubles. La nuit, il se retranche derrière des barrières installées de tous côtés. Depuis janvier, il a été la cible de vingt-huit "attaques", jets de pierres et cocktails Molotov bricolés.

Rien de comparable, cependant, avec les banlieues parisiennes. Pas de guet-apens, pas de tirs d'arme contre la police. Mais un incessant face-à-face avec les "minots", de 12 à 17 ans, accusés de faire régner la petite délinquance et de participer au trafic, massif, de cannabis. Ils jouent le rôle de guetteur pour 80 à 150 euros par jour. "Aux Tuileries (autre cité), c'est écrit sur les murs : "Tu fais le chouf pour 83 euros"", laisse tomber le commissaire divisionnaire Jean-François Jaffuel, chef de la division de la sécurité des quartiers nord. Les rues résonnent parfois des cris de ces guetteurs, "Ara ! Ara !" - que la police traduit par "attention" -, lorsqu'elle approche. Un vol à l'arraché a lieu toutes les dix minutes.

Dans le 3e arrondissement, hier ouvrier et aujourd'hui déshérité, les tensions entre les jeunes et les vieux Marseillais sont vives. Retraités et commerçants réclamaient, à cor et à cri, le retour d'une police visible.

Les UTEQ se montrent donc, à pied ou en voiture. Vingt-deux policiers, dont deux femmes, formés aux violences urbaines. Divisés en quatre équipes, ils sillonnent les rues jusqu'à 2 heures du matin en horaire d'été, minuit l'hiver. Font le tour des commerçants, distribuent un numéro de portable - "c'est plus rapide que d'appeler le 17". Chacun possède un petit carnet dans lequel sont consignés des noms, des adresses. "Le but de l'UTEQ, explique le commissaire Jaffuel, c'est de travailler au quotidien et de faire en sorte que le lien entre la population et la police soit le meilleur possible. C'est une police de proximité."

Les policiers engagent la conversation avec les jeunes qu'ils contrôlent. "On fait du social", lance Jean-Louis, 32 ans. Nelson passe un peu de temps, pose des questions, plaisante avec deux adolescents arrêtés sur leur scooter parce qu'ils roulaient trop vite. "Comme ça, la prochaine fois, ils nous diront peut-être "untel a fait une connerie"."

L'équipement, cependant, ne favorise guère la proximité ni le contact. Les UTEQ sont équipées de casques pare-balles, d'un pistolet électrique Taser, de Flash-Ball, de grenades DMP de désencerclement et, surtout, du nouveau lanceur 40 de balles de défense à visée électronique. "Ça permet de tenir une position, tranche le commandant Gilbert Tort. Faut vivre avec son temps. On peut le regretter, mais si on a mis des fermetures automatiques sur les portes des voitures, c'est bien que c'était nécessaire."

A cause du lanceur 40 qu'il porte tous les soirs, bien reconnaissable à sa crosse jaune, Eric, 34 ans, a été surnommé "Flash-back" par les minots. Autrement, les moyens ne sont pas toujours à la hauteur. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur le vieux bouclier rond en Plexiglas à l'arrière du véhicule pour en juger.

La mission première des UTEQ est de sécuriser leur territoire, de lutter contre la criminalité. Ils contrôlent aussi les identités, prêtent main forte à Police-Secours et peuvent être appelés en renfort sur n'importe quelle cité. Ils font aussi du renseignement, comme en témoigne un album de photos réalisé par des UTEQ. D'image en image, prises d'une fenêtre de la cité, on voit un homme en casquette blanche organiser un trafic puis, le soir venu, rendre compte à deux individus plus âgés, qui circulent dans une Mercedes.

Cette polyvalence, dans une relative autonomie, a attiré les policiers, à la moyenne d'âge jeune. Les policiers des UTEQ sont recrutés sur la base du volontariat. Mais c'est encore le retour au pays, à Marseille, qui a motivé la plupart d'entre eux. Stéphane était à l'identité judiciaire, à Paris, Laure dans un groupement de sécurité publique dans le Val-de-Marne, Olivier à Fontainebleau, un autre encore à la brigade anticriminalité de Corbeil-Essonnes. "La différence avec Paris, c'est qu'ici les gens ont moins l'habitude de voir autant de policiers, ça passe moins bien", affirme Julien, en poste auparavant dans le 19e arrondissement de Paris.

Les UTEQ croisent souvent leurs collègues de la compagnie de sécurisation, encore plus récents, pour lutter contre les violences urbaines. Les résultats sont là, la délinquance baisse, mais, conséquence de cette surpopulation policière, les problèmes se déplacent dans le 14e arrondissement voisin...

Au coin de la rue François-Barbini, Eric stoppe le véhicule tandis qu'un jeune s'empresse de ranger son téléphone portable : "Je fais rien, je suis en arrêt de travail." "Ah bon ? Les choufs, c'est déclaré maintenant ?", lui rétorque le policier. Dans cette même rue, quelques minutes plus tard, un enfant de 8 ans saute à pieds joints sur le toit d'une voiture, un gros bloc de ciment dans les mains. Nouvel arrêt. Les policiers font la morale au petit garçon, qui les regarde, dos au mur, tétanisé. La voiture appartient à la famille.

 

Isabelle Mandraud
Article paru dans l'édition du 26.06.09


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